Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
« Genèse et perspectives des communautés de pratique »: entretien avec Wenger
Categories: Fiches de lecture

La genèse

Au départ, études sur les formes d’apprentissage traditionnelles: Pas uniquement une relation maître-apprenti mais aussi « apprentis-apprentis » qui introduisait une forme sociale de l’apprentissage, une triangulation maitre-apprenti-groupe d’apprentis qui forme un curriculum vivant dans un monde social (p. 177)

Le concept des communautés de pratiques a été inventé pour pouvoir parler du contexte dans lequel le processus de participation se passait. Il a succédé au concept de participation périphérique légitime qui servait à présenter le processus d’apprentissage en un mouvement depuis la périphérie vers le statut de membre à part entière.

Le concept de CoP a permis d’observer le processus d’apprentissages « non officiels ». En particulier dans les entreprises où des CoP forment des réseaux informels en dehors d’un organigramme présentant des relations formelles, strictement organisationnelles.

Tout apprentissage est nécessairement lié à une CoP ?

« L’apprentissage implique une relation directe ou indirecte avec une ou plrs CoP[…] Quand nous sommes au sein d’uine communauté qui interagit, on s’approprie la pratique de cette communauté mais de façon individuelle » (p.178)

En même temps, « il n’y a pas de contradiction fondamentale entre l’idée que l’on apprend aussi quand on est seul et l’idée que l’on est des êtres sociaux qui utilisons des contextes culturels, historiqtes et sociaux comme des cadres d’intérprétation de nos vies »

Important : Wenger se place du côté des théories sociales de l’apprentissage et non des théories de l’apprentissage social. Donc reliées davantage à la théorie sociale qu’à la psychologie de groupe. Exemple : Un ermite réalise un acte social « parce que donner sens à « être un ermite », c’est un acte de participation dans des contextes culturels où être ermite a un sens ». (p.178)

De quelle tradition ressort votre notion de pratique ?

Pour Lave et Wenger, l’action humaine est située dans un mode structuré socialement sans nécessairement être déterminée par cette structure (ndlr : la culture du groupe, l’individu, son histoire, le sens qu’il donne à ses actions…?) . Sa notion de pratique « vient de Bourdieu et d’une tradition « néo-marxiste » marquée par l’anthropologie et par l’influence de la signifiaction développée dans le symbolisme d’un groupe. Pour lui, la notion d’habitus est attrayante pour parler « d’incoporation » de la culture et de l’identité dans une façon d’être (p.179).

Sa théorie de l’apprentissage : entre théories de la structure et théories de l’expérience située

Sans vouloir être structuraliste, il veut montrer qu’il ya des structures intermédiaires formées par les gens auxquelles ils participent en tant qu’acteur et qui servent d’endroit de négociations, de relations entre la structure et l’acteur, mais qui sont plus proches de l’acteur que des structures au niveau de la culture ou de la société (p.179). C’est aussi ce qu’apporte la théorie de la structuration de Giddens malgré qu’il lui manque l’apport d’une théorie de l’apprentissage.

Wenger questionne la théorie de Giddens : Comment devient-on une personne qui contribue à ce processus situé entre la structure et « l’agency » (l’agir)

La notion d’agency, c’est non seulement la capacité d’agir, l’agir, mais avec la notion de signification et d’identité. Un robot agit, mais il n’a pas « d’agency » (p.180)

Comment identifier une CoP ?

  • Il faut repérer l’ensemble des gens connectés qui, dans un domaine précis, développent une série de « façons de faire », de connaissances formelles et informelles, tacites et explicites,  qui leur permet d’accomplir ce qu’ils veulent accomplir (p.180)
  • La notion de pratique doit être vue comme un système de significations et de compétences qui permet aux membres d’accomplir quelque chose (p.180).
  • Identifier les entrées : répertoire partagé, entreprise commune, relations mutuelles soutenues (p.180).

Pour Wenger, il faut comprendre que « la notion de CoP est plus une question qu’une réponse », une perspective théorique. Une école ou une famille est elle une CoP ? Quelles sont les pratiques ? Qui participe? Qui décide ? Où sont les discontinuités ? Qui possède des appartenances multiples?…(p.180)

Pour Wenger, il s’agit de lier une théorie de l’apprentissage à une théorie sociale (pratique, identité, communauté, pouvoir, institution, etc.). Les deux se nourrissant mutuellement (p.180)

Tout apprentissage est lié à la question de l’identité ?

Oui. Une CoP projette des identités et fournit des outils pour se projeter dans le monde (ex. Sce de réclamation (2005), la CoP est utilisée aussi comme système médiateur de leur interprétation des relations entre eux et la compagnie : « Quelles sont nos relations avec la compagnie? », « Que cela veut il dire ? », etc.). La CoP fournit un processus de négociation de l’identité des membres en tant que travailleurs (p181).

Ex. du service de réclamation qui résiste aux demandes institutionnelles : Résister à une pratique fait partie de la pratique ?

L’institution détermine une certaine pratique. La CoP résiste à l’image de la pratique projetée par l’institution car non praticable par elle-même.

La notion de CoP implique des relations sociales d’apprentissage dans l’action qui créent une rupture entre la définition d’un processus et sa réalisation dans la pratique. Cela crée un « espace » pour une identité qui n’est pas complètement définie par une institution. (p.182)

L’identité est elle liée à la pratique ?

En tant que mode d’appartenance, « l’imagination n’est pas seulement une question de pratique mais aussi d’imagination » (p.182). Il renvoie à la notion de communauté imaginée de Benedict Anderson (ex. création des nations européennes, une imagination nationale). L’imagination influence l’apprentissage et l’identité.

Imaginer un monde dans lequel une identité fonctionne est un processus d’identification très important (p.182)

Dans quelle mesure l’identité ne serait pas une fiction, voire une illusion ?

Qu’est ce qu’une identité réelle? Une identité est toujours construite (socialement ndlr). Elle est réelle dans la mesure où elle est vécue mais également dans la mesure où elle est négociée. (p.182)

L’identité est un processus social (par ex. devenir médecin nécessite de suivre un chemein précis).

Quelle différence établissez vous entre la notion de participation et celle de socialisation ?

La socialisation est un terme trop général et unidirectionnel pour parler de la relation entre un individu et les communautés dont il devient membre. L’aspect anthoroplogique n’est pas adapté (passage de l’état animal à l’état socialisé)

La pratique est un système auquel on participe, bidirectionnel.

Participer à une CoP, c’est toujours s’enrichir des connaissances de la communauté mais aussi contribuer à l’identité de cette communauté et à changer scette communauté et sa pratique. (p.183)

A la notion de participation se rajoute celle de réification : Une dualité où se négocie le sens de la pratique et la communauté.

Réification = « Idée de donner à quelque chose d’abstrait une sorte d’existence physique, une réalité effective » (p.183). Wenger l’emploie dans le sens philosophique.

Sens Marxiste : connotation négative – Les machines, les systèmes de gestion transforment le travail humain en une « chose ».
Sens philosphique : « Les pratiques humaines créent des objets physiques et des objets mentaux et que ces pratiques attribuent à ces objets toutes sortes de significations qui ne sont contenues dans les objets eux-mêmes mais bien dans la pratique » (p.183).

Il utilise ce terme « pour montrer que les objets qui ont tellement de sens pour ces pratiques ne sont pas seulement la réflexion de ces pratiques, ils sont des points de focalisation qui permettent aux membres d’une CoP de s’engager les uns avec les autres, et forment des raccourcis dans la communication. » (p.183)

« Le processus de réification est toujours attelé au processus de participation[…]. Pas de signification l’un sans l’autre » : Un élément de réification qui sort d’une communauté pour rentrer dans une autre ne portera pas forcément la même signification.

Pour Wenger, quand on observe une forme de participation ou de réification, il faut essayer de trouver l’autre pour comprendre la négociation du sens qui est possible dans une situation donnée. Par ex. quand un mémo de la direction atterrit dans une communauté, quelles sont les formes de participation qui servent de contexte d’interprétation ? (p.184)

La dualité participation/réification est à mettre en lien avec une autre : Continuité et discontinuité.

Lorsqu’un objet voyage d’une CoP à une autre, il y a discontinuité de sens, sons sens est renégocié. Pour Wenger, un courtier (appartenance à 2 CoP) peut créer de la continuité à travers cette discontinuité.

Cette notion peut être temporelle, lorsque par exemple une CoP subit des changements (une nouvelle technologie) créant des moments de discontinuité dans la pratique. « Il faut alors se demander quels sont les processus de continuité qui permettent à des identités de survivre. » (p.185)

L’identité c’est une sorte de tension entre la continuité et la discontinuité (p.185).

A propos de l’école, en regard de la théorie des CoP

C’est donner davantage de sens à ce qui est fait. Ce n’est pas simplement une accumulation de connaissances, cela doit être une trajectoire vécue où la participation à des pratiques ouvrent une fenêtre sur le sens que ces choses ont (donner du sens aux mathématiques par exemple, une expérience différente en lien avec leur histoire et le monde qui les entoure, les « utilisateurs »…). Il faudrait que l’école ose aussi plonger dans le paradoxe de l’informel (les communautés) et du formel (la demande institutionnelle). Le modèle industriel des écoles fait qu’on apprend un peu mécaniquement sans comprendre  quelles sont les communautés où ces connaissances ont un sens.

N’y a-t-il pas une tension, voire un paradoxe à vouloir formaliser l’informel ?

« C’est la paradoxe central des organisations du 21è siècle. On ne peut simplement laisser l’informel et le formel s’ignorer l’un l’autre » (p.187).
« Le défi à venir pour les organisations, c’est d’inclure l’informel dans le design de leur organisation, comme un partenaire tout à fait sérieux » (ibid.)
Par exemple, Wikipédia est une formalisation informelle : Chacun édite et les choses finissent par se stabiliser, une sorte d’intelligence collective à cheval sur le formel et l’informel en quelque sorte.

Quelle est la place d’un chercheur dans une CoP, quel type de participation possible ?

Pour un chercheur, le modèle des CoP peut servir à la fois de cadre d’interprétation, comme un outil d’intelligibilité à des observations, mais également comme un repère sur sa propre participation de chercheur dans une CoP.

« Il est difficile de comprendre une communauté simplement de l’extérieur. » La recherche est ici une pratique à la frontière (pas complètement dans un monde ou dans l’autre). « C’est une question épistémologique complexe. Est ce que les gens qui sont dans leur pratique comprennent leur pratique ? Il n’y a pas de point de vue universel » (p.188)

Pour le chercheur, comprendre ici est un travail de réconciliation et de frontière à vivre dans son identité propre.

Quelles sont aujourd’hui les nouvelles perspectives théoriques sur lesquelles vous travaillez ? Apportez vous des ajouts, des modifications, de nouvelles perspectives à votre recherche

Ce qui l’intéresse, c’est la série de paradoxes qui définissent l’apprentissage du 21è sièce : formel/informel, individu/collectivité, localité/globalité qui sont des paradoxes de l’identité. Il veut travailler à la réconciliation des communautés auxquelles nous appartenons ou cotoyons. Pour lui, l’identitité est le le lieu de réconciliation (jamais complète) de ces paradoxes, elle se forme dans ces paradoxes et « la réconciliation est une manière de vivre la paradoxe plutôt que d’espérer le résoudre. Un paradoxe ne se résout pas, ça se vit. » (p.189)

Avant nous appartenions à une communauté (+ 300 ans), maintenant, nous appartenons à diverses CoP et nous interagissons avec des CoP auxquelles nous n’appartenons pas (ex: regarder des chirurgiens à la TV ou un match de footbal…). Les possibilités d’appartenance se sont multipliées.

Bibliographie

Wenger, E., 2008, “Genèse et perspectives des communautés de pratique »: entretien, in LE GRAND J.-L., VERRIER, C. (sous la dir.), Pratiques de formation-analyses : Les communautés de pratique, N°54, Université Paris 8, pp.177-190.

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