Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
Démarche de recherche envisagée

Synthèse de la démarche

Carte démarche d'investigation envisagée

Carte démarche d'investigation envisagée

Problématique initiale

Nous nous intéressons aux apprentissages informels dans les communautés de pratiques virtuelles, et plus particulièrement à l’influence de l’animateur sur ceux-ci. La littérature de recherche actuelle porte essentiellement sur les communautés de pratiques d’enseignants et sur les apprentissages dans les communautés virtuelles. Bien que le rôle de l’animateur soit mis en exergue, rares sinon inexistants sont les travaux qui examinent vraiment les effets de la médiation de l’animateur sur les apprentissages effectifs. Daele et Charlier (2006) en viennent à cette conclusion, qui constitue autant de pistes de recherches à engager : « il apparait que les modérateurs jouent un rôle central pour l’animation et le fonctionnement des communautés. Leurs rôles deviennent de mieux en mieux définis mais leurs tâches quotidiennes et les compétences qu’ils développent pour les exercer efficacement restent encore peu claires »(p.294).
Nous avons donc choisi de travailler sur le rôle de l’animateur dans les communautés de pratique virtuelles, dans le but d’interroger sa fonction de médiation et analyser son/ses effets sur l’apprentissage à distance des membres. Nous analyserons ainsi l’importance que peut avoir un animateur sur les apprentissages, le rôle qu’il peut jouer pour les supporter, ses actions et sa contribution dans les processus d’apprentissage mis en œuvre.

Visée épistémologique

La démarche d’investigation entreprise vise à produire de l’intelligibilité concernant l’apprentissage informel dans les communautés de pratiques virtuelles, et principalement de comprendre l’influence qu’un animateur exerce ou peut exercer sur celui-ci. Contrairement à celle du tuteur, cette influence est peu connue, ses fonctions et ses compétences sont peu identifiées, à tel point qu’il est difficile de trouver des définitions claires dans la littérature traitant des communautés virtuelles (Daele, 2006). L’enjeu pour nous donc, est de comprendre quelle influence exerce, ou peut exercer, l’animateur sur les apprentissages des membres de communautés de pratiques et la démarche de recherche envisagée devra nous aidera à révéler les processus à l’œuvre. Ce sera l’occasion, nous l’espérons, d’augmenter un modèle ou une théorie existante qui éclairera davantage le rôle et les fonctions de l’animateur et qui aidera peut être à terme cette communauté de praticiens à mener à bien une partie importante de leur mission.

Type de recherche

En tant qu’animateur de communauté de pratique virtuelle moi-même, et donc praticien impliqué dans une recherche, nous aborderons ce travail sous un angle empirique à travers une démarche exploratoire, et par conséquent un raisonnement inductif. Nous chercherons à comprendre le phénomène d’apprentissage résultant de l’interaction directe ou indirecte des membres avec l'(es) animateur(s). Cette recherche finalisée va nous conduire à développer une méthodologie propre à saisir l’originalité irréductible des événements dont nous serons l’observateur. Cette approche, où le praticien est impliqué de près ou de loin dans la recherche, n’est pas sans risque sur le choix et l’interprétation des données ainsi soumises à la subjectivité du chercheur. Un questionnement de ce point vue devra accompagner le processus que nous développons ci-après.

Ce que nous dit la littérature

Les différentes méthodes décrites par Pudelko et al. (2006) s’appuient sur la théorie de l’apprentissage développée par Wenger où comme souvent, les communautés sont étudiées selon une approche ethnographique (Latzko-Toth, 1998)

Pudelko et al. (2006) s’appuient sur une revue de la littérature pour proposer une démarche constante dans dans ce genre d’études et assez classique en sciences sociales. Les auteurs invitent à étudier des cas, des évènements où le recueil des données s’effectuera par observation systématique qui pourra être préalable à une observation participante dans laquelle le chercheur est invité à réaliser des entretiens semi-directifs ou non directifs, privilégiant les rencontres présentielles malgré la distance géographique existant entre les membres très souvent. Le questionnaire ne semble pas exclu mais n’est pas central dans ce type de démarche. Le recueil des données est issu des discussions et des interactions. Les données recueillies sont verbales et non verbales et très dépendantes des dispositifs technologiques. D’autres informations peuvent être extraites via règlements officiels, listes, statistiques, albums photos…Parfois, un traitement quantitatif des discussions peut être effectué à l’aide d’un logiciel.

L’analyse des données se fait principalement à partir de données écrites. C’est donc généralement à analyse de contenu que les chercheurs ont à réaliser (entretiens, échanges, documents écrits). L’analyse porte sur les contenus manifestes et/ou latents et se déroule en 4 étapes :

  1. Constitution d’un corpus,
  2. Création d’une grille d’analyse,
  3. Codage, comportant des procédures de vérification de la validité et de la fidélité de l’analyse,
  4. Analyse des résultats pour décrire les variables ciblées et les relations entre elles.

Le recueil des données

Pour satisfaire notre démarche compréhensive, nous extrairons et confronterons des données à travers 3 à 5 études de cas. Cette étude pluricas devra nous aider à dégager les invariants des effets de la médiation observés dans les activités d’animation, ce qui nous permettra de généraliser les processus mis en œuvre le cas échéant. Pour notre démarche quasi clinique, nous nous pencherons sur l’activité de 3 à 5 animateurs de communautés de pratiques durant 3 à 6 mois afin d’adopter une perspective comparative. Pour notre étude, nous pensons comme Pudelko et al. (2006, p. 144) que la recherche actuelle sur les communautés de pratiques virtuelles peut progresser si elle prend en compte davantage le contexte social et institutionnel des échanges et l’activité d’apprentissage dans laquelle ils s’inscrivent. C’est pour cette raison que nous ne nous limiterons pas à l’analyse de l’activité seule (interactions, participations et réifications) mais nous insérerons ces actions dans le contexte où elles naissent afin de nourrir notre démarche compréhensive.

Pour investir le terrain, il nous semble cohérent et suffisant d’étudier l’animation de 3 à 5 communautés de pratiques francophones dans des organisations différentes, à la condition incontournable de de réussir à détecter et trouver des entreprises d’accueil. Ce sera certainement sur une relation de confiance et peut être d’intérêt partagé que nous parviendrons à nous immiscer sur le terrain de nos recherches mais loin d’être suffisant, nous pensons aussi qu’une relation étroite devra se lier pour connaitre le contexte dans lequel émergent ou évoluent ces communautés, et où par conséquent l’animation et les apprentissages se développent. Le ciblage des communautés et des animateurs se fera dès lors que leurs caractéristiques auront été détaillées dans une une définition de ce que nous désignons comme « communauté de pratiques » et « animateur », à la suite de la revue de la littérature.

Comme nous voulons observer et comprendre les processus d’apprentissages qui se jouent dans l’interaction entre les membres et les animateurs(rices), nous sélectionnerons des communautés de pratique qui n’excéderont pas 50 à 150 membres car ces grandes communauté tendent à se diviser en sous-groupes et peuvent par conséquent devenir difficiles à étudier, et qu’au delà de cette taille des sous-groupes développent des identités locales (Henri et Pudelko, 2006), ce qui conduit à des interactions moins intenses et accroit nos difficultés pour observer, recueillir ou analyser les activités d’apprentissage.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, la question de la distanciation se pose. Etant moi-même animateur d’une communauté virtuelle, il aurait été économique d’observer ses propres traces d’interaction et d’extraire des données de sa propre communauté mais nous craignons qu’analyser ses propres actions dans sa communauté d’attache ne permette pas de prendre le recul nécessaire et de séparer la part d’affect dont l’influence sur la subjectivité contrarierait certainement les interprétations et les résultats. Conscient plus ou moins que cette neutralité est nécessaire, nous sommes quand même mal à l’aise avec cette question car nous imaginons en même temps qu’une parfaite connaissance du contexte social et institutionnel pourrait contribuer à approfondir l’analyse en dégageant davantage de sens des actions et des apprentissages qui y prennent place. Cette réflexion mériterait de croiser des expériences de ce type dans la littérature pour en évaluer les risques mais aussi les bénéfices. La seule chose dont nous sommes certains pour le moment est que la communauté où j’exerce servira au moins à roder les outils qui seront développés pour le travail de recherche.

Dans tous les cas, la question de la subjectivité se pose compte tenu de ma position de praticien « engagé », et travailler sur cet aspect tout au long du processus de recherche apparait fondamental. Pour répondre à cela, nous proposons comme l’a fait Bélisle (2004) un « audit de subjectivité » afin d’identifier des éléments de notre réalité/subjectivité qui interviendraient dans notre processus de recherche, telle que la familiarité avec l’expérience des participantes et participants, des animatrices et animateurs, ou bien d’autres éléments (croyances, usages, valeurs, connaissances, pratiques, etc.) qui devraient nous aider à maintenir une distance entre l’auditeur et les audités(ées) La verbalisation de nos propres filtres culturels (Viens, 2006) nous évitera de trop influencer nos choix méthodologiques, ou nos analyses.

Sur le plan technique, nous entreprenons d’extraire des données à partir d’une variété de sources qui nous permettront d’assurer la validité du recueil : Observations des interactions verbales, traces d’activités non verbales, entretiens croisés. La quantité et la qualité des données seront dépendantes des autorisations que nous aurons pu avoir auprès des organisations pour mener à bien notre démarche.

Comme les interactions des membres ont lieu sur des plateformes de collaboration qui qui offrent l’avantage d’enregistrer les communications et de conserver les traces des activités, nous pensons opter pour 2 types d’observation. Premièrement une observation systématique du milieu avec une posture d’observateur externe nous permettra de nous familiariser dans un premier temps avec l’environnement technologique et humain. Cette phase préparatoire, que nous appellerions d’accoutumance et de distanciation, va nous aider à repérer les mécanismes et les règles qui ont cours dans la communauté. Pour cela, nous utiliserons une grille d’observation systématique du comportement verbal écrit ou relevant de la réification. Cette phase apporte la possibilité de repérer des activités où l’animateur est impliqué parce que nous pensons les exploiter ultérieurement lors d’entretiens pour en obtenir le récit. Ensuite, l’observation deviendra directe, participante. Nous faisons le choix dans ce cas d’une posture d’observateur complet afin d’évoluer en toute transparence parmi les membres. Nous ne voyons pas l’intérêt, pour le moment, d’interagir avec les participants puisque nous souhaitons observer la réalité telle qu’elle est et rendre compte de pratiques existantes, effectuées en toute neutralité vis à vis du chercheur. Ce travail d’observation sera consigné dans un journal où les notes seront établies via une grille pré-établie issue de la grille d’observation précédente et de la revue de littérature.

La collecte des données sera de nature variée afin de ne pas se focaliser uniquement sur les échanges verbaux comme dans les études souvent présentées (Pudelko et al, 2006; Charlier et Daele, 2006) et tenir compte ainsi davantage du contexte institutionnel et social. Les traces d’activité où sont impliquées les animateurs seront systématiquement prélevées (interactions synchrones et asynchrones, productions, journaux, compte-rendus…) et des éléments renvoyant au contexte institutionnel et social seront repérés (Charte, éléments évoquant la genèse, les buts, les caractéristiques de la communauté, les rôles…). Le croisement ultérieur de ces données devra nous aider à dégager du sens de ces actions, mais pour le moment l’échantillonnage est difficile à définir et c’est certainement la phase d’observation systématique qui nous y aidera. Nous n’excluons pas un traitement quantitatif des interventions de l’animateur dans la mesure où cela contribuerait à catégoriser un certain nombre d’observations ou à comparer plus nettement l’animation des différentes communautés de pratiques. Nous prévoyons d’observer directement 1 à 2 échanges synchrones dans chaque communauté s’ils existent car ”une lecture en différé ne saurait remplacer l’expérience de l’interaction et de son rythme, […], une grande partie de ce qui est le plus intéressant réside dans l’absence d’information, le silence et les pauses entre les mots et les phrases” (Latzko-Toth, 1998, p.16).

Nous prévoyons une série d‘entretiens semi-directifs, formels. D’abord des entretiens collectifs avec des membres dans chaque communauté de pratiques où nous interrogerons leurs attentes vis à vis de l’animateur, ce qu’il leur apporte, son influence, s’il n’était pas là…. Ces petits groupes (un par communauté) seront composés de 3 à 5 membres qui, si la communauté est petite (< 20 membres), seront sélectionnées au hasard afin d’avoir une certaine représentativité, ou sinon seront sélectionnés d’après les traces qu’ils auront laissées sur la plateforme, et selon les possibilités de regroupement local. D’après nous, l’intérêt d’opérer une sélection des interviewés suite à un repérage de leurs traces est de pouvoir varier les catégories de participants et de les confronter aussi bien entre eux qu’à leurs propres activités dans la communauté, c’est à dire à leurs interventions que nous comptons exploiter durant l’entretien pour les faire réagir. Ensuite, c’est avec chaque animateur que nous nous entretiendrons. Nous les interrogerons sur leur rôle, les représentations de leurs fonctions, et nous les confronterons aussi bien à des situations observées sur la plateforme qu’à des informations ou des résultats provenant des entretiens avec les membres précédents (confrontation croisée) . Nous veillerons bien sûr à garder l’anonymat de ces membres vis à vis des animateurs(rices). Toutes les rencontres présentielles seront enregistrées sur une caméra numérique mais contrairement au son, la vidéo pourra être coupée si les intervenants le préfèrent. Une grille de notation accompagnera tous les entretiens. Parallèlement à celà, nous n’excluons pas des entretiens téléphoniques informels avec les animateurs ou des membres, voire l’organisation, si cela s’avérait nécessaire à la compréhension d’un certain nombre de situations ou d’observations.

Il n’est pas prévu de questionnaire puisqu’il s’agit pour nous de saisir l’implicite, le sens, les valeurs, le discours ou la pensée profonde des audités, par contre s’il s’avérait nécessaire d’utiliser une telle technique au cours de la recherche car elle éclairerait certaines significations, nous l’utiliserions bien entendu.

L’analyse des données

Il est difficile d’anticiper sur la méthode d’analyse des données sans avoir en main les données en question. Au mieux, nous savons que la constitution du corpus sera le résultat d’une condensation des données. L’analyse portera sur les contenus manifestes et latents. Le contenu manifeste devrait concerner des catégories formelles, syntaxiques (propositions, déictiques, connecteurs), lexicales (mots), sémantiques (objectivement répérables : jargon, formules de politesse…) tandis que le contenu latent des discussions nécessitera un codage des unités et une agrégation (Pudelko et al, 2006) . L’échantillonnage des données pourra se faire par thème (ex. les fils de discussion où l’animateur est présent) ou par phénomène (ex. négociation de conflit, réification) pour analyser plus en profondeur les phénomènes observés. La catégorisation et le codage seront effectués à partir d’une grille d’analyse mixte (ibid., 2006). C’est à dire que nos catégories seront prédéterminées et issues de la littérature mais elles pourront évoluer au fur et à mesure de l’analyse et de la construction de notre hypothèse. Généralement, la catégorisation sémantique est la plus employée car elle permet de distinguer des unités de sens ou thèmes (ibid., p.138).

L’analyse de chaque communauté sera faite indépendamment afin que nous puissions faire apparaître des invariants qui serviront, nous l’espérons, à généraliser nos résultats.

Bibliographie

Bélisle, R. (2001). Pratiques ethnographiques dans des sociétés lettrées : l’entrée sur le terrain et la recherche impliquée en milieux communautaires in Recherches qualitatives, Vol. 22, pp.55-71.

Daele, A. (2006). Animation et modération des communautés virtuelles d’enseignants in Daele, A. et Charlier, B., Comprendre les communautés virtuelles d’enseignants : Pratiques et recherches, L’Harmattan, Paris, pp.227-248.

Grawitz, M. (2001). Méthodes des sciences sociales, 11è édition, Dalloz, Paris.

Henri, F. et Pudelko, B. (2006). Le concept de communauté virtuelle dans une perspective d’apprentissage social in Daele, A. et Charlier, B. (2006). Comprendre les communautés virtuelles d’enseignants : Pratiques et recherches, L’Harmattan, Paris, pp.105-126.

Latzko-Toth, G. (1998). A la rencontre des tribus IRC: Le cas d’une communauté d’usagers québécois de l’Internet Relay Chat, mémoire disponible en ligne à l’adresse http://www.atoutcoeur.com/etudes/tribus_irc.pdf

Pudelko, B., Daele, A., Henri, F. (2006). Méthodes d’étude des communautés virtuelles in Daele, A. et Charlier, B. (2006). Comprendre les communautés virtuelles d’enseignants : Pratiques et recherches, L’Harmattan, Paris, pp. 127-155.

Viens, J., (2006). L’évaluation des environnements, des usages aux impacts in Daele, A. et Charlier, B., Comprendre les communautés virtuelles d’enseignants : Pratiques et recherches, L’Harmattan, Paris, pp.249-270.

Leave a Reply