Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
Literacy, reification and the dynamics of social interaction
Categories: Fiches de lecture
Dans leur article, Barton et Hamilton affinent, critiquent ou amendent certaines notions sur la théorie des CoP de Wenger. Ils estiment que les théories du langage, du littérisme, du discours et du pouvoir sont au cœur de la compréhension de la dynamique des communautés de pratique, mais elles ne sont pas explicites dans la formulation Wenger (p.641). Ils commentent l’ouvrage de Wenger (1998) et le cas présenté (Alinsu) où la plupart des interactions sociales sont médiées par le texte, « ce qui les forme, les structure et les contraint ».
Une constatation est faite : la communication est orale d’ordinaire, mais dans nos sociétés contemporaines, l’écriture a pris une grande place (lire un écran, rentrer des chiffres, compléter et signer un formulaire…).

Ce que nous disent les auteurs

1- Le littérisme est une clé dans la façon de comprendre le langage écrit, pour celà il faut examiner des événements spécifiques et le rôle des textes dans ces événements. C’est une unité d’analyse et un évènement est composé d’une suite d’unités. (Ex. A/R mail, complétion d’un formulaire)
2- Des événements spécifiques sont composés de pratiques plus générales, ce sont des configurations distinctes et cohérentes de pratiques qui peuvent être identifiées et nommés. Les gens appliquent des pratiques apprises dans une situation dans de nouvelles situations (ex. tenir un agenda au travail, dans une association, à la maison)
3- Pour comprendre les pratiques d’alphabétisation, il faut regarder au-delà des relations sociales observables et tenir compte plus largement du modèle social.
Les auteurs pointent une lacune dans le travail de Wenger : La place du pouvoir dans les interactions écrites : Certaines pratiques sont plus dominantes que d’autres, le littérisme est important dans les organisations où les événements sont situés,  tout autant que les questions de pouvoir. En fait, la plupart des interactions écrites distribuent inégalement le pouvoir entre les personnes (p.4).
Les employés ont un pouvoir local mais enserré dans une structure hiérarchique qui exerce son pouvoir et dans les pratiques des autres. Il existe une domination de pratiques émanant d’ailleurs (cf ex. Ariel dans Wenger 1998) > Ex. Un travail structuré, standardisé par un système de qualité faisant partie d’une vaste culture de l’audit. Les auteurs pointent une vision encore trop enchantée de Wenger où les travailleurs participent librement et agissent démocratiquement, alors qu’en réalité, leur champ d’action est très limité. Cependant l’auteur tempère en précisant qu’une liberté se trouve dans la dynamique des activités et la pareicipation à l’intérieur de la communauté.
4- L’examen de pratiques s’effectue à un moment particulier mais elles sont isncrites dans le temps. Elles existent dans un contexte historique, culturel et sont constituées à partir de pratiques existantes. Sur quoi se sont elles construites, quel lien entre le local et le global. Un moyen de comprendre les questions de pouvoir.
5- Les situations de littérisme sont des activités dynamiques où les gens participent activement, un moment qui sert dess buts individuels et sociaux. Il peut y avoir des buts multiples dans toute manifestation de littérisme.
6- Les sens et la construction de sens est multimodal. Le littérisme imprimé existe toujours aux côtés d’autres modes. Le littérisme est une partie d’un ensemble de ressources sémiotiques (Kress et van Leeuwen 2001), chacune avec ses affordances spécifiques.
7- La recontextualisation. Les textes peuvent se déplacer à travers les contextes, changer leurs significations et les fonctions, mais sont un point de référence dans les différents événements. Les gens utilisent les textes dans différents contextes (ex. feuille de réclamation)

Des mondes sociaux médiés textuellement

Toutefois, dans leur vie, les gens n’agissent pas seulement sur leur lieu de travail. Ils agissent dans de nombreux contextes. Il est plus approprié de parler en termes pluriels et de déclarer que les gens agissent dans des mondes sociaux médiés textuellement. Ces mondes sociaux ne sont pas limités à des paramètres hautement écrits/scénarisés(?) comme au travail. Ils sont constitués de bien d’autres domaines et de contextes. Les pratiques sociales varient considérablement au sein de cette diversité de contextes et l’interaction sociale a des caractéristiques différentes. Cela varie en terme de degré de fluidité des relations sociales de pouvoir et d’autorité, de types de structuration et de changement historique, de degré de cadrage formel ou écrit/scénique(?) et le degré avec lequel les limites sont admises ou contestées (p.8).

Les auteurs critiquent le point de vue de Wenger sur les CoP : son monde social est « un prototype de la communauté de pratique ». Leurs études dans le champ des actions sociales montrent que leur CoP est davantage « un monde social caractérisé par de multiples membres, des frontières non résolues, de nombreuses CoP fluides qui existent dans une variété de relations aux autres, à la fois se soutenant et se concurrenceant (p.8) » (pas caractérisés par une stabilité, un but commun, communautés diffuses et peu claires, droits d’adhésion ou voies de communication directes non précisées, engagement ambivalent, répertoires de ressources partagées qui laissent de nombreuses hypothèses inarticulées. Ces caractéristiques ne sont pas nécessairement la marginalisation, mais plutôt l’élément vital du changement social et du défi.

La réification

Les auteurs restituent parfaitement le concept de réification de Wenger et en extraient des exemples, représentant un ‘paysage sémiotique’ (p.10). Ils veulent différencier beaucoup plus finement les différentes réifications et clarifier le pouvoir de chacune. Ils partent des caractéristiques définies par Wenger :concision, portabilité, durabilité et centre d’attention. Les réifications, chez Alinsu, sont souvent des artefacts littériques

En résumé, les reifications varient dans leur capacité à transporter significations explicites et précises, dans leur durabilité, leur portabilité dans le temps, l’espace et les différences culturelles, la maniabilité, leur accessibilité, et les besoins de connaissances spécialisées, leur sensibilité à la normalisation et la vérification..Etre capable de décrire et d’analyser ces différences augmente le pouvoir théorique de la notion de réification.

Les auteurs renvoient la théorie des CoP à la théorie de l’acteur réseau (ANT) de Bruno Latour (voir Latour 1987, p227ff et Law, 1994, p.24) et fait le parallèle avec la réification. Cette théorie utilise les métaphores de la théorie des «réseaux» et des «nœuds», plutôt que la notion de «communautés» comme Wenger. Ici, un réseau implique une mobilisation de ressources ou «agents» qui sont généralement des matériaux physqiues, des représentations, des personnes et la création de ce que Latour appelle des « mobiles stables ». Ces représentations sont des aspects du monde qui sont transférables et peuvent donc être accumulés et combinés de manières nouvelles à distance, et utilisées pour coordonner l’action depuis des centres de pouvoir. L’agency peut être une clé pour la compréhension du pouvoir analytique de l’ANT et constitue une connexion avec la réification (l’agency reside en une combinaison d’êtres humains et d’objets non-humains).
ANT suggère ainsi que les objets peuvent être vus comme des objets possédant de l’agency dans le sens où ils peuvent agir à la place des humains pour médier ou coordonner les activités d’autres (p.11). (NDLR : base de données, réponses automatiques…)
Brandt and Clinton (2002) identifient que les artefacts littériques sont un type de mobile stable qui ont un rôle particulièrement important à jouer dans la liaison entre les pratiques locales et globales parce qu’ils servent à construire et soutenir des connexions longues et satbles et aussi des reseaux à travers le temps et l’espace. Cette perspective les invite à tracer les liens à travers les contextes, afin de détailler la façon dont les interactions locales sont synchronisées et orchestrées dans des modèles plus vastes (p.12). Dorothy Holland (2002) appelle les réifications des artefacts culturels.
Les univers/mondes culturels sont constamment figurés dans la pratique à travers l’utilisation d’artefacts culturels ou d’objets inscrits par une attribution collective du sens (Bartlett et Holland 2002, p12)
Pour Holland et al (1998) et Holland et Lave (2001), l’accent sur la reification est davantage sur la manière dont les artefacts culturels médient la formation de l’identité et les processus de changement social et les possibilités de changement créatifs et génératifs inhérent à ce process qui ne sont pas fondés dans les travaux de Wenger (p.12)
Tel qu’il est utilisé par les théoriciens de l’ANT, le concept de réification prend de nouvelles dimensions. Le lien avec le pouvoir est beaucoup plus explicite, et de nouveaux outils théoriques sont proposés pour analyser la façon dont les reifications voyagent dans le temps et l’espace pour accumuler le pouvoir, comment les relations sociales sont impliquées dans le maintien, la promotion (ou le démantelement) de reifications particulières et à qui bénéficie ces activités. Ces outils comprennent les concepts de distribution, de translation, de cadrage (encadrement/construction?), et de suppression; de mouvements de localisation ou connections de globalisation (p.13)
Où mouvements locaux, par ex. = « exercer ses choix ou ses préférences; interpréter des catégories générales à la lumière des contextes locaux, s’approprier immédiatement des textes à différentes fins; recombiner des ressources de nouvelle façon. »
Où globalisation des connections, par ex. = « être aligné avec les collectivités; se conformer avec les  directives textuelles et les affordances qui synchronisent les actions avec celles des autres. »
En résumé, il leur semble que les perspectives sociologiques, telle que la théorie du réseau d’acteurs l’acteur du réseau peut à la fois augmenter la théorie des communautés de pratique et l’étude du littérisme car ils offrent:
1) une vision plus fluide et complexe de la façon dont les ressources sociales et les interactions sont connectés et la façon dont les gens et les textes se déplacent dans et hors de la relation avec l’un l’autre.
2) une image claire de la façon dont le pouvoir opère dans la sphère sociale, élaborant des liens entre l’accumulation de ressources, l’enrôlement des agents et le pouvoir, offrant une méthodologie pour analyser la trajectoire d’un projet social, le flux et la concentration des ressources à l’intérieur.
3) un nouvel ensemble d’outils théoriques pour analyser la façon dont ces processus se produisent, comment les réifications  voyagent à travers les contextes, et comment les interactions/moments qui sont limitées localement et temporellement, sont connectées à des pratiques plus vastes, voire mondiales.
4) Des stratégies analytiques pour traiter des initiatives concurrentes et compétitives, des projets sociaux instables ou ambigus et des multiples changements de perspective que les participants peuvent avoir dans un projet social.

Conclusions

– Les théoriciens étudiant le littérisme et les CoPs ont un objectif commun la compréhension de la dynamique de l’interaction et l’apprentissage dans le monde social, leurs peuvent se compléter et renforcer l’une l’autre.
– Il est productif d’établir un lien avec une théorie davantage tournée vers le niveau macro social, comme la théorie de l’acteur réseau (Scollon, Smith, Holland et Lave qui theorise  la complexité des relations entre la structure sociale et l’agency. Ces théories sociales « élargies » ont besoin de comprendre la façon dont les gens agissent en groupe et la façon dont l’apprentissage et le changement a lieu.
– Les CoP fournissent un vocabulaire pour l’analyse de l’apprentissage situé, les études sur le littérisme permettent une analyse fine et différenciée du pouvoir et des affordances des différents types d’artefacts textuels dans la médiation des interactions sociales.
La notion de réification de Wenger est utile car elle est une connection entre les CoP, le littérisme et les théories sociales plus larges. Qu’ils soient objets culturels, outils de médiation ou mobiles stables, objets littériques, les réifications sont cruciales pour l’interaction dans le temps et l’espace. Elles orchestrent et synchronisent les activités et stabilisent les significations, elles permettent aux pratiques de voyager à travers l’espace et le temps. Différentes réifications ont des affordances particulières et celles avec le littérisme sont particulièrement puissantes en raison des ressources sémiotiques  qu’elles proposent.
Le concept de réification ajoute à notre compréhension de la construction sociale de la connaissance, de la coordination de l’activité humaine et du rôle des institutions et des artefacts culturels dans ces processus. Il nous aide à nous concentrer, en premier lieu, sur la façon dont les pratiques locales sont liées à d’autres localités ou des formations sociales plus vastes, sur ce que les gens apportent depuis ailleurs dans leur CoP, et sur la dimension de changement historique, les origines des formations sociales ou des projets dans les différentes relations de l’un à l’autre, qu’il s’agisse de soutien, de concurrence ou de conflit.

Source

Barton, D. et Hamilton, M. (2006). Literacy, reification and the dynamics of social interaction Beyond Communities Of Practice : Language, Power And Social Context. Journal of Management Studies, Vol. 43, No. 3, pp. 641-653. Cambridge University Press.

Téléchargeable ici

Leave a Reply