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Des Sciences Sociales à l’Anthropologie Cognitive. Les généalogies de la Cognition Située

L’article propose une tentative d’« archéologie » de la cognition « située » et « distribuée », ensemble d’approches à l’interface des Sciences Cognitives et du constructivisme social. Trois courants historiques fondamentaux sont distingués, à l’origine, à travers diverses recombinaisons, de la majorité des formes d’action située actuelles : le courant de l’ « action située » originelle, le courant de l’ « apprentissage situé » et celui de la « cognition distribuée».

Introduction

Depuis le milieu des années 1990, une communauté internationale de quelques centaines de chercheurs en Sciences Cognitives et Ergonomie se réclame d’une approche « située » et « distribuée » de la cognition. Il s’agirait d’envisager les processus cognitifs et l’activité comme indissociables d’une situation, dont les éléments physiques, artefactuels autant que sociaux, offrent des ressources signifiantes pour l’action des sujets (p.26) > Action située et « cognition incarnée »

Les trois courants dissociables sont les suivants (bien que souvent confondus) (p.28):

  1. Le courant de l’« action située » originelle : celui-ci s’enracine dans la tradition intellectuelle de l’ « ethnométhodologie » d’Harold Garfinkel, sociologie novatrice privilégiant l’étude des « raisonnements sociologiques pratiques » des acteurs, ou ethnométhodes. L’ethnométhodologie conçoit la connaissance comme une construction locale (situated).
  2. Le courant de l’« apprentissage situé » : il se situe dans le prolongement du programme de recherche développé depuis plus d’un siècle par la Psychologie Interculturelle (Cole, 1996) s’interrogeant sur l’existence d’invariants cognitifs face à la diversité des situations culturelles.
  3. Le courant de la « cognition distribuée » : prend ses origines respectivement dans les problématiques de la Sociologie de la Connaissance et de l’école russe de Psychologie (Vygotsky et l’approche historico-culturelle de la cognition, la théorie de l’activité de Léontiev).

L’« action située » originelle

Le chef de file fut Lucy Suchman (1987, 1988), les travaux proviennent de l’ethnométhodologie et de l’analyse conversationnelle.

L’action située princeps vise à réévaluer la notion de planification, centrale dans les Sciences Cognitives classiques, en réintroduisant l’environnement de l’activité, absent de la vision «désincarnée» de la cognition véhiculée par le cognitivisme.

Suchman insiste sur la complexité changeante des situations, sur l’« auto-organisation émergente » de l’activité, sur la réactivité « opportuniste » des acteurs face aux contingences environnementales (p.28). Elle récuse l’idée de procédure de planification vues comme déterminants de l’action au profit de l’action « locale », « située » qui est génératrice de plans. Elle cherchera à comprendre l’action, non l’expliquer par des causes efficientes. Elle mettra l’accent sur la question de l’improvisation, négligée par les cognitivistes (p.29).

On passe de la notion de plan-programme à celle de plan-communication :  « S’il y a planification, celle-ci est envisagée comme étant dynamique, le plan constituant un élément de l’action, sans la contrôler totalement : il devient en fait une ressource autorisant l’improvisation circonstancielle » (p29).

L’école de Michael COLE et le « situated learning »

Années 1960, des travaux interculturels sur l’« ethnomathématique » et l’influence de la scolarisation sur les formes de raisonnement dans le champ de la « psychologie culturelle » sur la cognition aboutissent à définir l’importance capitale d’un « apprentissage situé » (situated learning), dont les produits seraient difficilement transférables à la résolution de problèmes dans d’autres situations. A contre-courant, le cerveau comme « système de traitement de l’information » est ignoré.

Les études qui ont marqué le courant : les enfants Kpelle du Libéria (Cole, Gray et al, 1971), les enfants vendeurs de rues de Recife (Carraher & Schliemann, 1985), les tailleurs libériens, l’arithmétique quotidienne de ménagères, les estimations empiriques de quantités de nourriture chez les weight watchers (Lave, 1988),  méthodes d’inventaire des laitiers en fonction du niveau d’expertise (cf. Scribner, 1984) > Dans ces cas, sont observées un décalage avec les performances de calcul de type scolaire des mêmes sujets et la difficulté à empmoyer les mêmes stratégies dans d’autres contextes.

Lave scinde le concept de situation » en deux, distinguant l’arena, cadre institutionnel relativement stabilisé (le supermarché des ménagères, par exemple) du setting, couplage interactif de l’individu avec cette arena (p.30). Elle radicalisera ses perspectives « localistes », proche de l’« action située » selon Suchman : la cognition se construirait entièrement dans l’action, les motifs de l’acteur n’étant que reconstructions rétrospectives. L’existence d’une possibilité de transfert de compétences expertes d’un contexte culturel à un autre est douteuse. Cependant, des études récentes montrent bien qu’un transfert au moins partiel de procédures de raisonne-
ment entre deux domaines de connaissances limitrophes, sans « régression » au niveau du novice, peut exister (voir e.a. Schraagen, 1993 ; Broyon, 2001) (p.30)

Un apport important du courant de Michael Cole est l’insistance sur le rôle des artefacts dans l’activité : ceux-ci (que cela soit des récipients alimentaires pour le weight watcher, ou des cailloux pour l’enfant Kpelle hors des murs de l’école) peuvent être amenés ainsi à servir de dispositifs externes de calcul (p.30)

La Cognition Distribuée

Racines chez Wundt, qui concevait les processus supérieurs comme étant d’origine culturelle (cf. Wundt, 1916 ;
Roberts, 1964), et par la sociologie phénoménologique d’Alfred Schütz.

Vygotsky, puis Léontiev, distinguent deux types d’instruments : les instruments techniques sensu stricto, transformateurs des objets eux-mêmes, de l’environnement, et les instruments psychologiques (l’écriture, les algorithmes de calcul, les abaques, les cartes,…), réorganisant la cognition individuelle. Cette dernière notion est désormais désignée sous le terme d’« artefact cognitif » (Norman, 1993).

Schütz (sociologue austro-américain années 1940) développe un modèle du social mettant l’accent sur la « distribution de la connaissance » entre individus et objets culturels : ces stocks de connaissances « socialement dérivées », intersubjectives, sont mobilisés par les individus dans des contextes situationnels précis (cf. Schütz, 1964). Il ne s’est peu intéressé aux « systèmes d’amplification cognitive » contrairement aux psychologues ygotskyiens (p.31)

Le développement récent s’est effectué à partir des travaux sur l’intelligence artificielle distribuée. « La culture est conçue comme système « discrétionnaire », de collecte, stockage, traitement et récupération des connaissances, formé par le réseau des systèmes cognitifs individuels et des artefacts. Les systèmes de cognition collective constituent alors les unités d’analyse, dont il s’agit de comprendre le fonctionnement d’ensemble.

Le livre de Hutchins, Cognition in the Wild (1995) constitue un tournant (avec l’étude célèbre du cockpit de l’avion de ligne).

Gains et / ou régressions épistémologiques ?

Le paradigme cognitiviste n’a pas tenu compte d’une caractéristique essentielle du système cognitif humain : celui-ci est fondamentalement un « système interprétant », donneur de sens. Avec l’action située, l’on passe du traitement d’information à la construction culturelle de significations, et dans le même temps, d’une approche
explicative à une approche compréhensive des processus. La cognition de l’être humain y est vue comme incarnée et historiquement construite.

Les tenants de « versions fortes » de l’action située telles Lave et Suchman, leur « localisme » les dissuade d’accorder aux vérités scientifiques un caractère universel; les sciences ne sont considérées que des constructions culturelles parmi d’autres, ce qui les conduit à se rapprocher de diverses formes de sociologie des sciences ultrarelativistes (Latour ou encore le « programme fort » des sociologues anglais).

Source

Grison, B., 2004, Des Sciences Sociales à l’Anthropologie Cognitive. Les généalogies de la Cognition Située in @ctivité, Vol.1, n°2, pp 26-34.

Disponible sur http://www.activites.org/v1n2/vol1num2.book.pdf#page=26

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