Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
Une CoP prise au piège identitaire
Categories: Fiches de lecture

Résumé de l’auteur

 » L’objectif de cet article est de contribuer à une meilleure compréhension des mécanismes et des difficultés inhérentes à la construction d’une CoP. Nous montrons notamment comment la négation de la dimension stratégique des communautés de pratiques peut conduire à une situation de blocage que nous appelons un piège identitaire. Pour cela nous étudions de manière longitudinale la constitution d’une communauté de pratique rassemblant un groupe de dentistes. Nous utilisons deux grilles de lecture théoriques complémentaires permettant de suivre sur le terrain l’articulation entre les deux aspects fondamentaux de la négociation de sens : la construction identitaire et la satisfaction des objectifs des membres. La première grille théorique est celle de l’identification sociale, la seconde celle de l’action stratégique.

Le cas étudié est celui d’un semi échec puisque le groupement se trouve rapidement dans une situation de blocage. Malgré la présence d’artefacts et d’activités caractéristiques de l’émergence d’une identité commune, la capacité du collectif à construire une communauté de pratique semble en effet défaillante. Après des débuts prolifiques, le processus de développement est rapidement bloqué. En se concentrant essentiellement sur les aspects identitaires, le collectif – et notamment ses leaders – fait tourner à vide la dynamique d’identification sociale. La construction identitaire, privée de la prise en compte des différentes stratégies individuelles, masque les confrontations potentielles et devient un outil de manipulation pour les leaders ; elle permet au groupement de survivre mais pas de mettre en oeuvre son projet. Le groupement, à travers ses leaders, est donc pris à son propre piège, un piège que nous qualifions d’identitaire.  »

«Ce cas d’étude est d’un intérêt particulier pour les gestionnaires car les acteurs y sont autonomes, libres de hiérarchie, impliqués volontairement dans un collectif auto-organisé, c’est en quelque sorte une forme « pure » d’une communauté de pratique en puissance. »

Les enjeux de la négociation de sens

Leur revue de littérature montre la difficulté à définir les CoP : les affirmations prêtent à discussion (membres ne travaillent pas forcément ensemble, auto-géré, cooptation, se connaissent individuellement, etc…)

Importance de la proximité : « Parce qu’elle facilite la construction d’une identité commune, la proximité est une dimension clé d’une communauté de pratique.»

Critique sur la dynamique de construction des CoP (5 phases de Mc Dermott ou Wenger) : une approche managériale plus qu’une approche académique. Cela donne peu d’indications sur la façon dont la négociation de sens se construit pour assurer la perennité ou le dvpt. Gongla & Rizzuto (2001) mettent l’accent sur l’un des enjeux clés du développement d’une communauté de pratique : articuler la définition d’une identité commune avec des réalisations concrètes et utiles dans les pratiques des membres.

«La négociation de sens émerge du mouvement dialectique articulant participation et réification, ce mouvement permet à la fois l’émergence d’une identité commune et la réalisation d’actes concrets pour ou au sein de la communauté. »

Des difficultés peuvent apparaître si l’emphase est mise soit sur la participation, soit la réification : il faut équilibrer.

Les auteurs font usage des théories de l’identification sociale pour appréhender la construction identitaire du groupe et usage de l’approche par la stratégie de l’acteur pour comprendre comment les acteurs font sens des réalisations de la CoP. Ce qui débouche sur 2 grilles de lecture.

Les auteurs définissent l’identité, résument puis développent les concepts avec une revue de littérature à l’appui.

«La participation et la nature même de la réification sont donc dépendantes des enjeux perçus par les acteurs et sont vécues dans une perspective stratégique et fonctionnelle. Les acteurs poursuivent donc leurs stratégies propres et leur participation dans la communauté est renforcée s’ils la perçoivent comme un moyen pour poursuivre leurs objectifs (Crozier et Friedberg, 1977).»

Méthodologie

Comprendre : un cas d’étude > La création d’une CoP de dentistes autogérée, avec adhésion volontaire, qui souhaite au départ dévelpper des échanges (pratiques, expertise).

Etude longitudinale : 6h d’entretiens avec les co-fondateurs, observation des activités, participation à 3 assemblées générales, 17 plénières, 2 années de suivi, entretiens informels avec leader réseau (+ 15h), 28 interviews de membres, + 13 entretiens directifs avec membres et 7 qui ont quitté (pour évaluer réseau, guide d’entetien élaboré avec comité de pilotage) + analyse des documents, CR et artefacts produits.

Usage de Nvivo pour l’analyse, les codes ont été construit selon un process itératif inspiré de la théorie enracinée (Strauss & Corbin, 1997). objet : comprendre les motivations et les perceptions des membres sur leur appartenance au réseau.

Codage 1 : 13 catégories émergent : processus, manipulation, ambiguïté des objectifs, besoin et capacité d’appartenance, défense de la profession, intérêt personnel, objectif commun/homogénéité, organisation interne, outils utilisés par le groupe, partage de meilleures pratiques, périmètre du groupe et vision de la communauté ; deux sous catégories : objectif principal et objectif secondaire.

Codage 2 : identification d’éléments narratifs permettant de retracer l’historique de la CoP et repérage des incidents.

Résultats

Un consensus de surface sur l’identité du groupe camoufle une situation bien plus complexe qui conduit à l’échec partiel du réseau. Une analyse des causes de cet échec montre le rôle joué par la confrontation souvent implicite d’objectifs contradictoires et la manipulation de ces intérêts par les leaders de la communauté.

A départ, tout fonctionne… :

– Les mécanismes nécessaires à l’identification sociale sont présents : Un réseau de relations, une histoire commune (adhésion volontaire, recrutement par cooptation; des amis et des connaissances).

– Présence d’un besoin d’appartenance et définition homogène de l’identité du groupe autour d’une vision partagée du métier (l’autocatégorisation)

– Besoin d’appartenance à un groupe de référence, volonté de sortir de l’isolement du cabinet, ressemblances et reconnaissances mutuelles, vecteur d’apprentissage, une vision partagée, des valeurs à priori communes : «Le réseau est ainsi perçu comme rassemblant des chirurgiens dentistes jeunes, compétents, ayant des capacités de leadership et d’innovation.»

– La comparaison sociale et la défense de la profession : La comparaison sociale est récurrente dans les entretiens : différenciation positive fondée sur la jeunesse, la compétence, les modes d’interaction et la structure participative du réseau. Les outgroups, notamment les syndicats et les assurances privées, sont perçus négativement, voire même menaçants pour l’avenir de la profession.

– Participation et productions symboliques : Engagement formel : financier 3k€/an/personne. Création de groupes de travail sur des thématiques différentes et des livrables. 2 thèmes imposés par les fondateurs, 2 autres choisis parmi un liste de propositions. Chaque groupe est composé au moins d’un expert. Reunion hebdo. du comité de pilotage avec inviation resp. de groupe. Réunion mensuelle des groupes.

> Moins de six mois après la première réunion, les groupes livrent les travaux attendus.

Constat : … pourtant le groupe se délite et le réseau n’obtient pas les effets escomptés

Le réseau s’avère connaître de grandes difficultés pour rentrer dans l’application concrète des protocoles définis par les groupes de travail (pas de changement dans les pratiques, pb de reconnaissance / CoP, démotivation / objectifs initaux, remises en question (méthodes, intérêts individuels des leaders) : 18 adhérents sur 41 2 ans après.

La mise en perspective stratégique explique les difficultés

Causes : existence d’objectifs divergents, voire d’intérêts incompatibles sous jacents à l’apparent consensus autour de la construction identitaire. La construction d’une identité commune masque également les manipulations des leaders qui veulent mettre en oeuvre leur propre vision de la communauté tout en cherchant à ménager (cacher) les orientations données par le financeur publique et les objectifs parfois contradictoires des adhérents.

Des objectifs divergents… la diversité d’objectifs crée des tensions :

  • confrontation entre objectifs individuels et ceux orientés vers le collectif.
  • tension entre la recherche d’ambition pour la profession / la quête de qquchose de pratique pour l’individu.
  • tension entre objectifs financiers et recherche de lien social.
  • tension entre objectifs de standardisation et créativité.

Au final, une situation délicate à gérer per les leaders du réseau

> Ndlr : je ne vois pas en quoi les objectifs différents (plus que divergents) nuisent à la Cop… ce ne peut être la seule raison. Les CoP sont faites naturellement d’amour, d’amitié, de haines et de conflits, de jeux de pouvoir, de relations fortes et ambigûes…

Secrets et manipulations : Les leaders gèrent comme ils peuvent les tensions latentes tout en répondant aussi aux attentes de la CPAM qui finance le réseau ! Ils utilisent des subterfuges pour préserver le réseau : ambiguité des finalités du réseau ; remise en question de l’indépendance; 3 co-fondateurs ont des intérêts privés qui ont été cachés durant un an (le site commercial imaginé est prévu pour être vendu en parts au réseau); suspiscion du groupe après que la CPAM ait décidé la démission des co-fondateurs; des membres demandent des éléments qui n’arrivent pas

Discussion et conclusion : communautarisme et piège identitaire

«La négation du stratégique est certes le travers des leaders de Dentcom mais aussi celui de la littérature sur les communautés de pratiques pour laquelle les enjeux de la communautés sont définis de manière autarcique. Le piège identitaire se referme alors, c’est un piège du discours qu’une perspective critique permet de mieux révéler»

Prendre en compte la dimension stratégique: individuel vs collectif. «Comprendre la dynamique d’une communauté de pratique nécessite de reconnaître l’équilibre nécessaire entre le calcul individualiste et les besoins sociaux des acteurs en présence»

Le piège identitaire : «Nous définissons ce piège identitaire comme une situation où le groupement se focalise uniquement sur la construction identitaire et nie collectivement les contradictions entre les stratégies individuelles ; la dialectique participation/réification « tourne » alors à vide et, sur le long terme, bloque la capacité du collectif à rentrer dans des réalisations concrètes. Les productions symboliques créent une certaine activité et l’illusion de l’existence d’une communauté de pratique. Dans le même temps, le groupe perd de son élan. »

«les productions sont bloquées dès qu’elles impliquent de lever le voile sur les attentes et les intérêts de chacun. La confrontation entre les objectifs individuels et le compromis nécessaire à trouver n’ont jamais lieu et le groupement ne trouve pas de second souffle pour continuer son activité.»

«La communauté observée construit un monde « dans lequel l’ambiguïté fournit un linceul protecteur contre le manque de sens de la vie quotidienne organisationnelle » (Pitsis, Kornberger & Clegg, 2004:50).» (ndlr : à mettre en lien avec le processus imaginaire de wenger (1998) ?)

NDLR : Le sentiment d’appartenance émerge d’une situation artificielle, peu durable. Une « illusion communautariste » qui fragmente l’identité à terme.

«Le discours officiel est là pour favoriser des actions et des pratiques qui sont marquées par le sceau de l’illusion du communautarisme. Ces actions créent des cadres artificiels, des simulacres de pratiques. Des objets tangibles sont certes construits, ils semblent renforcer une identité sociale commune, mais ils n’ont pour finalité que de perpétuer une illusion et la déconnexion entre une identité sociale et le quotidien vécu par les adhérents. »

« Pour paraphraser Burel (1988), c’est seulement en parlant du « Même et du différent » plutôt que du « Même dans le Différent » que les communautés de pratique peuvent développer un « ferment discursif ».

«les participants à une communauté de pratique doivent chercher à faire valoir leurs différences pour construire le cadre de leurs interactions.»

«Ce piège identitaire peut être analysé comme l’échec d’une posture moderne dans laquelle les leaders d’une communauté essaient de maintenir l’illusion d’un communautarisme plutôt que de dévoiler les différences sous- jacentes. Pour qu’une communauté de pratique se développe, un des défis des leaders est de savoir parler pour le Même et le Différent plutôt que pour le Même dans le Différent.»

Source

Josserand, E., et S. Dameron. 2006. “Une communauté de pratique prise au piège identitaire.” dans XVème conférence Internationale de Management Stratégique. Annecy.

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