Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
Le cercle de confiance
Je poste ici un interview qui a disparu du site Cefrio. Il traite de la confiance nécessaire dans les CoP, préalable à leurs succès, et propose une classification des conventions de travail collaboratif dont Jean-Yves Prax est l’auteur.

Michel Girard est interviewé par Jocelyne Tremblay, tous deux chercheurs au CEFRIO :

JT – Toi qui es en lien continu avec des organisations variées, de différentes tailles et provenances, quelles sont les préoccupations qui te sont généralement exprimées ?

MG – Une préoccupation courante est de savoir quel est le facteur clé qui fait le succès d’une communauté de pratique. Je réponds invariablement que les recherches du CEFRIO de même que les débats entre experts internationaux pointent tous dans la même direction : la croissance et la maturation d’une communauté reposent sur un ensemble de facteurs qui forment un tout.

Parmi ces facteurs, je distingue deux groupes. Dans le premier groupe se trouvent les facteurs dits « structurants » comme le parrainage fort, l’animation performante et les autres facteurs préalables au démarrage de la communauté. Dans le second groupe, les facteurs émergent de l’intérieur de la communauté ; ce sont entre autres l’engagement des participants les uns envers les autres, la pertinence des sujets ou thèmes et des problématiques communes, la passion du partage et de la collaboration, et celui qui cimente progressivement les participants entre eux : la confiance.

JT – Dans le contexte spécifique des CdP, qu’est-ce qu’on entend par confiance ?

MG – Je te réfère à la définition de Wikipédia :

La confiance renvoie à une attitude générale, rencontrée dans des circonstances multiples, où une personne détermine son comportement sur la base d’un sentiment plus que sur un raisonnement ou sur une recherche totale de preuves ./…/ La confiance est d’abord le fruit d’un effet d’expérience : la réussite répétée d’une action construit la confiance, qui peut conduire à une forme de comportement réflexe (passer au feu vert lorsque les autres s’arrêtent au feu rouge). /…/ La confiance a une utilité sociale évidente au sens où elle favorise l’attitude de coopération, et toute l’activité économique (échanges, prise de risque, initiatives).

JT – Donc on comprend que la confiance est un élément à construire dans toute CdP. Alors, comment s’y prend-on pour favoriser son émergence et sa croissance au sein d’un tel groupe ?

MG – Une réponse intéressante nous vient de Jean-Yves Prax qui propose une classification simple et claire de ce qu’il appelle les conventions du travail collaboratif.

  • Catégorie : Intégrité

Caractéristiques : honnêteté, éthique, loyauté, respect, fiabilité et engagement

Facteurs et comportements : être honnête, tenir ses engagements, être réactif, être droit et loyal, être fiable

  • Catégorie : Habilitation

Caractéristiques : savoirs, savoir-faire, compétences individuelles et collectives

Facteurs et comportements : mettre en application avec succès les savoirs, compétences, partager les expériences, les bonnes pratiques

  • Catégorie:Ouverture

Caractéristiques : volonté de partager des idées et des informations, intérêt aux autres, apprendre des erreurs

Facteurs et comportements : informer les autres, partager librement les idées et les informations, être curieux, donner un feed-back positif, reconnaître ses erreurs

  • Catégorie : Charisme

Caractéristiques : empathie, envie de bien faire, bonne volonté, générosité

Facteurs et comportements : s’entraider, être amical, être courtois, avoir de la considération, rester humble, savoir apprécier le travail des autres

  • Catégorie : Attentes

Caractéristiques : bénéfice potentiel, cohérence, évaluation

Facteurs et comportements : être à l’écoute des attentes, rechercher un consensus ou des compromis, rester cohérent sur les attentes

L’observation systématique des communautés de pratique m’a amené à porter une attention accrue aux facteurs et comportements identifiés par Prax.

JT- Si je comprends bien, ce sont ces facteurs et comportements qui sont autant de pistes à emprunter pour que les participants à une CdP construisent entre eux des liens de confiance suffisamment forts. Je suppose de cela ne peut pas se faire du jour au lendemain. Qu’en penses-tu ?

MG – Les experts ont observé que la plupart des communautés de pratique ont un cycle de vie en plusieurs phases caractéristiques de leur développement et de leur maturité. Pendant la première phase, les participants échangent plus d’information (avec une valeur ajoutée croissante) que de savoir. Pourquoi ? Parce qu’ils commencent entre autres par approfondir leur connaissance les uns des autres ce qui les amène peu à peu à tisser entre eux des liens de confiance (en sociologie : le tissu social). La force de ces liens détermine en très grande partie le potentiel de la communauté à apprendre, à collaborer et innover. C’est pourquoi, à mon avis, il est de la plus haute importance pour les initiateurs, les animateurs et les observateurs du travail en communauté de pratique d’approfondir leur connaissance de la confiance et de sa place dans les interactions sociales.

JT – Est-ce que tu as observé que la confiance se développe plus facilement ou plus rapidement dans certains contextes organisationnels ?

MG – Il faut bien comprendre que ce ne sont pas les organisations qui peuvent construire la confiance au sein des CoP, mais bien les individus lorsqu’ils sont placés en situation de dialogue d’égal à égal. J’ai trouvé dans un blogue une phrase qui exprime parfaitement cette idée.

Des personnes partagent l’information généreusement avec leurs pairs, mais avec réticence (begrudgingly) vers le haut (”plus de paperasse pour le patron”), et chichement vers le bas dans la hiérarchie de l’organisation — tout est une question de confiance.1

JT – Finalement, si tu avais un message clé à livrer sur la base de ton expérience auprès des CdP, quel serait-il ?

MG – Je ne voudrais pas te donner l’impression que la confiance est le facteur dominant de la vitalité d’une communauté. Au contraire, je réaffirme que le succès de la collaboration en communauté de pratique repose sur un ensemble indissociable de facteurs et qu’il faut porter à chacun une attention particulière et une réflexion approfondie. Tout compte fait, s’il y a une chose à retenir c’est que la confiance origine de l’intérieur de la communauté. Les individus la développent à travers des expériences communes, en faisant connaissance et en prenant peu à peu la mesure de leur volonté de s’engager les uns envers les autres.

Note

Conférence faite par Jean-Yves PRAX pour l’ouverture du KMForum 2001, le mardi 25 septembre 2001, au Palais des Congrès, Porte Maillot, Paris.

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