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Du doctorant au chercheur en éducation : « Odyssée de l’objet de recherche »

Je reproduis ici la synthèse du colloque : Du doctorant au chercheur en éducation : « Odyssée de l’objet de recherche »

Réalisée par Bertrand BERGIER, Professeur de sociologie à l’Institut des Sciences de la Communication et de l’Éducation d’Angers (LAREF).

Une synthèse, sur un ton « vrai » et léger, voire humoristique (dépendant bien sûr de la façon dont on vit son doctorat :-)), mais où tous les apprentis chercheurs se retrouveront, qu’ils soient en sciences de l’éducation ou plus largement en sciences humaines et sociales !


Dans cette « aventure » (Godelieve Debeurme), dans cette « pérégrination » (Yves Lenoir), dans cette odyssée qui conduit du doctorant au chercheur, du praticien réflexif au praticien chercheur (Philippe Gauthier), plusieurs voix se font entendre.

Il y a la voix intriguée d’une conjointe qui demande: «qu’est-ce que tu vas faire avec un doctorat ?» (Philippe Gauthier) ou la voix intrigante d’un conjoint plus ou moins encourageant: «ça va durer encore longtemps cette histoire? ». Si voix encore « moins encourageante » alors s’abstenir, divorcer ou… prendre votre directeur de recherche pour conseiller conjugal (Yves Lenoir et Guy Le Bouëdec).

Il y a des voix impatientes, celles du terrain qui réclament au doctorant de l’utilitarisme, quitte à bureaucratiser le savoir; il y a les voix des professionnels qui, hier familières, semblent s’éloigner, entrer plus difficilement en dialogue avec le doctorant et conduire celui-ci à envisager une mobilité transformant possiblement le directeur en conseiller d’orientation professionnelle (Guy Le Bouëdec).

Il y a des voix que l’on anticipe, que l’on imagine, celles d’un jury de thèse qui aura lieu bientôt, très bientôt à n’en pas douter (Louis Cournoyer).

Il y a des voix chaleureuses, gages d’un lien fort, lien parfois trop fort, enfermant, qui réclame de se mettre à l’écoute d’autres voix plus lointaines permettant de retrouver et de cultiver un équilibre entre liens forts et liens faibles (Louis Cournoyer).

Il y a des voix confrontantes, fécondes dans les groupes de doctorat, dans les colloques et autres espaces de la cité savante, explique Nicole Croyère.

Il y a des voix connues, celle des auteurs récents ou non (Jean-Pierre Boutinet) qu’il convient de se coltiner, de traduire, de lire et relire (Yves Lenoir). Ce sont des voix dûment citées dans la thèse avec laquelle le doctorant dialogue explicitement.

Il y a des voix inconnues, le doctorant n’en fait pas écho, mais son travail de thèse abrite ces rencontres, rencontres incidentes, rencontres avec le désir du désir d’autrui dont l’importance ne nous apparaît qu’a posteriori, nous dit Alain Bihan-Poudec.

Il y a des voix qu’on ne veut pas entendre, la voix d’un directeur de recherche qui explique à Nicole Croyère qu’elle ne pourra pas accéder directement au processus de décision concernant les personnes en fin de vie; parfois le doctorant fait la sourde oreille. Il y a la voix du directeur de recherche qui dirige, suit, anime, accompagne (Guy Le Bouëdec) ou promeut.

Il y a les voix des interlocuteurs de terrain qui permettent au doctorant d’explorer plus avant ces intuitions, d’éprouver ses hypothèses: ici des étudiants en sciences humaines qui entrent en cours de statistique en abandonnant tout espoir (Alain Bihan-Poudec); là, des soignants qui justement ont quelques difficultés à se faire entendre (Nicole Croyère). Ici, ce sont des collégiens et des collégiennes (Louis Cournoyer); là un jeune qui hait les démonstrations, qui ne comprend pas et exprime une souffrance de lecture (Sylvie Léone).

Le doctorant accorde un inégal écho à ces différentes voix. Il peut répondre explicitement ou de manière allusive : en note de bas de page ou entre les lignes. Parfois, il choisit de ne pas répondre. À charge pour le directeur de recherche d’interroger ce silence.

Autrui, dans un travail de recherche, est polyphonique. Il fait entendre des voix qui ne jouent pas à l’unisson, des voix à mettre en tension, nous dit Yves Lenoir (loin de l’harmonie ou d’une positivité réductrice).

Étrangeté d’autrui, étrangeté de l’objet.

Je reconnais l’autre comme étranger. C’est cette étrangeté de l’objet qui est la condition de sa construction. Sans étrangeté, pas de rapport d’étonnement, le «je» du doctorant demeure dans une pensée installée qui tourne en rond, nous dit Nicole Croyère. Sans rapport d’étonnement, pas de question; sans question, pas de recherche.

Cette étrangeté de l’objet est d’autant plus forte que l’objet se dérobe, nous explique Jean-Pierre Boutinet, au point parfois d’en devenir virtuel. Face à l’inconsistante de l’objet, il s’agit alors de faire confiance aux doutes, de s’ouvrir à une épistémologie du problème qui entend justement éviter les faux problèmes et ne rien céder au positivisme ou au nihilisme. Il s’agit encore pour le doctorant de gérer la frustration, d’étudier seulement un point de vue sur cet objet qui nous apparaît dans sa complexité. C’est la fin de l’épistémologie des savoirs généraux, poursuit Jean-Pierre Boutinet.

L’étrangeté de l’objet en sciences sociales et humaines a une spécificité, elle ne nous est pas complètement étrangère, elle est une étrangeté partagée. Le doctorant ne travaille pas sur des plantes vertes mais sur un genre (humain) auquel il appartient. Cette étrangeté contribue à appeler une épistémologie de la singularité.

Face à cette étrangeté, le doctorant se prépare au voyage pour aller au pays de l’autre. Ce voyage n’offre pas le confort routinier de celui des Bidochon découvrant la Bretagne à coup de cassoulet dans un village vacances. Le parcours, nous dit Jean-Pierre Boutinet au bénéfice d’un détour sémantique, est intensif, plein de péripéties.

Pour se préparer au voyage, il faut lire, lire, lire, travailler, travailler, travailler (Yves Lenoir), il faut interroger continument la conceptualisation, la cohérence, la pertinence et la testabilité, cultiver l’art du raisonnement et l’art de l’investigation. Pour se préparer au voyage, il faut se donner les moyens de la comparaison dans le temps, dans l’espace, s’ouvrir au « terrain d’à côté », terrain parfois de l’autre côté de l’Atlantique.

C’est l’approche comparative internationale France-Québec de Laurence Dumais. L’approche comparative n’est pas déployée pour elle-même, elle nourrit le raisonnement, elle est un opérateur de connaissance (Laurence Dumais). La recherche du doctorant est un dépaysement certes, mais un dépaysement contrôlé et ce, sous l’œil d’un directeur de recherche exigeant, d’une bienveillante exigence (Guy Le Bouëdec).

L’étudiant ne traverse pas impunément le doctorat et la réalisation de son chef d’œuvre. Il travaille et est travaillé, y compris par l’heure des repas et le rythme de la formation doctorale à Sherbrooke (Jean-Luc Guédon). Cette altérité de l’intérieur n’est pas frontale. Elle a le visage de Dionysos. Tel le bon vin, elle peut être grisante. C’est tout le mal que je vous souhaite.

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