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L’invention du quotidien : arts de faire

Note de lecture

Suite à une recherche menée de 1974 à fin 1977, dans laquelle Michel De Certeau mit en place une méthodologie qui, faisant fi des approches statistiques, lui permit d’aller au devant des gens “ordinaires”. Il publia L’invention du quotidien (tome 1), oeuvre où il étudie les ruses subtiles, les tactiques de résistance qui définissent l’art de vivre dans la société de consommation.  Il ouvre le champ d’une « science pratique du singulier » qui s’émerveille, avec autant de respect que de tendresse, de l’inventivité des gens ordinaires, dont les manières de faire font des espaces publics et privés un « lieu de vie possible ». Il contribua ainsi à une théorie des pratiques, sur la base d’une critique serrée des positions de Foucault et Bourdieu.

De Certeau apporte un regard salvateur sur le quotidien, l’action des gens ordinaires, en dehors du dictat du commerce et des appareils technocratiques. Cependant l’intérêt de l’ouvrage est balancé par une lecture qui reste très difficile d’accès. Son style n’a pas du tout comme volonté de vulgariser les concepts qu’il manipule et une connaissance solide de Bourdieu et  Foucault sont nécessaires pour décrypter son argumentation.

Résumé

La Raison technicienne croit savoir comment organiser au mieux les choses et les gens, assignant à chacun une place, un rôle, des produits à consommer. Mais l’homme ordinaire se soustrait en silence à cette conformation. Il invente le quotidien grâce aux arts de faire, ruses subtiles, tactiques de résistance par lesquelles il détourne les objets et les codes, se réapproprie l’espace et l’usage à sa façon. Tours et traverses, manières de faire des coups, astuces de chasseurs, mobilités, mises en récit et trouvailles de mots, mille pratiques inventives prouvent, à qui sait les voir, que la foule sans qualité n’est pas obéissante et passive, mais pratique l’écart dans l’usage des produits imposés, dans une liberté buissonnière par laquelle chacun tâche de vivre au mieux l’ordre social et la violence des choses.
Michel de Certeau, le premier, restitua, voilà dix ans, les ruses anonymes des arts de faire, cet art de vivre la société de consommation. Vite devenues classiques, ses analyses pionnières ont inspiré historiens, philosophes et sociologues.

Ainsi Michel De Certeau fait de l’action des membres de la société, anonymes citoyens et consommateurs, une production permanente de la culture. Les acteurs ne se contentent pas de consommer, ils produisent, inventent le quotidien. Ils sont en quelque sorte des consom’acteurs. Il s’agit de s’intéresser aux usages et de saisir les mécanismes de créativité des pratiques sociales. « Il faut s’intéresser non aux produits culturels offerts sur le marché des biens mais aux opérations dont ils font usage ». Ainsi, le « consommateur » appréhendé par de Certeau n’est pas un être passif mais actif, qui « fabrique » du sens (p.10). Il insiste sur la créativité des individus, il nous invite à problématiser les opérations des usagers, dans une perspective d’appropriation, s’inscrivant dans une volonté de réhabiliter les capacités et ressources d’action d’individus dominés, stigmatisés. Il cherche tout au long de son oeuvre à caractériser les « arts de faire avec», en rendant compte compte par exemple des constructions de phrases propres aux dominés à partir d’un vocabulaire et une syntaxe reçus des dominants, ou de l’occupation de l’espace qui malgré son balisage et les contraintes soumises aux occupants n’empêche pas les acteurs de prendre des raccourcis ou des chemins de traverse.

Par exemple, la question serait de savoir ce que les gens font des TIC plutôt que ce que les TIC font aux gens, tout comme nous pouvons nous interroger à propos de l’appropriation des CoP intentionnelles par les participants et de l’usage des moyens à disposition. Quels écarts entre le produit livré, imaginé, et son usage individuel comme social ? En d’autres termes, quel écart entre production et consommations, quelles « manières de faire » résultent du monde qui est donné ?

Certeau est un auteur d’intérêt lorsqu’une recherche s’intéresse aux usages « ordinaires », comme ici en recherche-action sur l’usage des TIC.

Un champ lexical révélateur de l’appropriation…

Il opère une distinction importante entre « stratégie » et « tactique » :

« J’appelle « stratégie » le calcul des rapports de forces qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir est isolable d’un « environnement ». Elle postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et donc de servir de base à une gestion de ses relations avec une extériorité distincte. La rationalité politique, économique ou scientifique s’est construite sur ce modèle stratégique.

« J’appelle au contraire « tactique » un calcul qui ne peut pas compter sur un  propre, ni donc sur une frontière qui distingue l’autre comme une totalité visible. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Elle s’y insinue, fragmentairement, sans le saisir en son entier, sans pouvoir le tenir à distance. Elle ne dispose pas de base où capitaliser ses avantages, préparer ses expansions et assurer une indépendance par rapport aux circonstances. » (id., p. XLVI)

Certeau n’emploie jamais l’expression « usager » pour désigner celui qui utilise les médias (Méadel, Proulx, 1993, p.9) mais il utilise le terme « usages » qui renvoie à des « manières de faire », des « opérations d’emploi »

Ressources complémentaires

Retour sur quelques notions-clé de la sociologies des usages des TIC (Bourdeloie, 2002) : une synthèse intéressante sur De Certeau et plus largement la sociologie du quotidien.

Michel De Certeau et la mystique du quotidien (Macherey, 2005) : un régard historique sur De Certeau (Début), une synthèse de l’ouvrage (à partir du mileu) et une discussion très intéressante qui affaiblit la « poétique » du texte et questionne la liberté des usagers (fin). Dans cette dernière partie, le travail de De Certeau est (re-)confronté à Foucault.

Retour critique sur la sociologie des usages. Jouët Josiane. In: Réseaux, 2000, volume 18 n°100. pp. 487-521.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_de_Certeau

M. De Certeau et « Le braconnage culturel« , sur Wapédia

Une fiche de lecture

Source

Certeau, M., 1990, L’invention du quotidien : arts de faire, vol 1, Gallimard : Paris

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