Communautés de pratique
Des écosystèmes pour l'apprentissage, le travail et l'innovation.
De l’usage de « communautés » en entreprise
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Les approches communautaires en entreprise

Depuis le 19è siècle, le terme communauté a déjà été convoqué à plusieurs reprises dans le contexte des organisations (« communautés d’hommes, « communautés de production », « comunauté d’Egalité-Parfaite », les familistères…), et souvent sous-tendu par une utopie. Aujourd’hui, c’est particulièrement le courant des communautés de pratique (Lave, Wenger…) qui émerge « dans le champ de l’apprentissage organisationnel et qui tente de comprendre, voire de susciter, les collectifs porteurs d’apprentissage à l’œuvre à même le travail » (p.3).

Malgré les tentatives depuis le 19è siècle, le terme communauté ne bénéficie pas d’un sens homogène et stabilisé et sa polysémie fait conclure que « en tant que concept scientifique, le terme « communauté » n’a donc aucune valeur ; en tant qu’instrument pour la création d’un imaginaire social, il occupe assurément une place fondamentale, et sans doute est-il destiné à se perpétuer. » (Busino, 1993). « On ne peut donc qu’être étonné par le foisonnement et la persistance étonnante de ce terme de communauté pour parler de l’entreprise elle-même ou pour nommer la réalité sociale qu’on entend y créer. » (p.4) Guérin s’attarde alors sur les points communs dans l’usage fait du terme.

Le discours communautaire sur l’entreprise : une fonction plus qu’une signification.

Dans ces tentatives ou discours, « la communauté qui est évoquée ou que l’on cherche à construire y est toujours conçue comme un appel à faire de l’entreprise autre chose que ce qu’elle est habituellement : il s’agit de s’opposer à une réalité sociale dominante et instituée de
l’entreprise pour lui offrir une alternative, voire une altercation. Si la communauté n’a pas de signification établie, c’est parce que sa fonction (aussi bien en tant que concept dans les sciences sociales que comme tentative dans la société réelle) est de permettre de penser ou de construire « autre chose » que ce qui existe déjà […] la communauté n’est jamais envisagée per se, mais en opposition, en contraste, en modernisation ou en rupture avec l’autre partie d’un couple indissociable qui dicte le sens qu’elle prend. » (p.4)

Par exemple, quand le Conseil National du Patronat Français (1976) en appelle à « L’entreprise communauté d’hommes au travail », il énonce le fait que :

en devenant communauté, l’entreprise cesse d’être une machine économique définie seulement par sa fonction productive. […] L’entreprise classique et traditionnelle n’a pas généralement de forte vie communautaire, puisque théoriquement, elle est tiraillée par ses deux exigences foncières que sont la pression de l’économie de marché et celle de l’organisation rationnelle. Si elle se contente de répondre à ces impératifs, qui sont fondamentalement impersonnels, elle ne contribue pas à rendre l’homme satisfait. »

Or il semble que c’est dans cette voie que se dessine l’évolution future qui aurait pour objet de transformer l’entreprise en une entité communautaire, constituée de plusieurs groupes revêtant des formes diverses au sein desquels les individus auraient le sentiment d’être mieux identifiés, moins aliénés, plus motivés et, par conséquent, plus efficaces.

Mobiliser le concept de communauté aspire dans les différents courants ou utopies à vouloir « réformer » l’entreprise. « Ainsi les communautés de pratique se définissent-elles avant tout par rapport aux formes traditionnelles de l’entreprise dont elles seraient supposées être capables de dépasser les limites traditionnelles en termes de créations de solutions aux problèmes rencontrés par les salariés ou l’organisation elle-même ». C’est typiquement ce que font Brown et Duguid dans leur texte de 91 ou 2000 (cf Soenen, 2005) où les CoP seraient la solution par exemple pour faire converger, et non plus séparer, le travail, l’apprentissage et l’innovation (ndlr).

Les discours communautaires dans leur ensemble cherchent à « dépasser les limites de la réalité instituée : la communauté ne se définit donc pas en soi, mais bien à partir de ces limites et de la fonction d’antidote qu’elle est supposée jouer vis-à-vis d’elles. L’entreprise communautaire se définit plus par ce qu’elle ne doit pas -plus- être » (p.6), tel un idéal en creux du réel. C’est ainsi que le discours sur les CoP se nourrit des limites institutionnelles et qu’il déplore l’impuissance de la prescription à fournir des solutions organisationnelles. Les discours ou les tentatives de réalisation de communautés ont tous la volonté de  construire une « alternative » destinée à soigner ou à combler les carences de la société contemporaine sous toutes ses formes. Les énoncés véhiculent des vertus et des finalités transformatives de la société ou des organisations.

Finalement, la tentative de définir ce qu’est une communauté en contexte organisationnel semble vaine. Elles sont comme le négatif d’une réalité institutionnelle, c’est pour celà qu' »il en existe autant de versions que de critiques de l’entreprise « traditionnelle », normale, instituée » (p.6). C’est pourquoi « les différentes tentatives se réclamant d’une réalisation de la communauté dans la société […] auront toutes la volonté de construire une « alternative » destinée à soigner ou à combler les carences de la société contemporaine sous toutes ses formes » (p.6), telle une antithèse de institué. Ainsi, « produire ou imaginer une entreprise communautaire consiste donc à envisager une « autre » entreprise que celle sécrétée par la société » (p.8) (ndlr: ou décrétée par la société dominante).

La communauté comme totalité

Guérin identifie également 2 constantes dans la rhétorique de construction d’une entreprise communautaire : « celle d’un lien social qui se superposerait exactement à l’organisation et en épouserait les frontières, et celle d’une entreprise plus « totale » » (p.8).

Un lien social plus riche :

  • « un moyen de restaurer ou instaurer un lien idéal qui dépasserait en intensité et en richesse celui – contractuel, formel, fondé sur le calcul et l’égoïsme – qui prévaut dans les organisations classiques » (p.8)
  • Ex. d’outils qui visent cet objectif d’ancrage de liens sociaux : autogestion, formation, décentralisation de l’autorité, systèmes de suggestions, comités d’entreprise…
  • dans le discours, on parle d’entreprise qui rapproche, de loyauté réciproque, de bien commun, de solidarité, de « pratiques de participation qui donneront « à chacun le sentiment d’appartenir à une communauté vivante dans laquelle les rapports humains harmonieux se substituent aux relations bureaucratiques » (CNPF).
  • Ex. les CoP : « elles-mêmes marquent le passage d’un paradigme individuel à un paradigme collectif. « L’engagement mutuel » (qui suppose un rapport d’entraide), « l’entreprise commune » et le « partage d’un répertoire commun » qui constituent les trois fondements des communautés de pratique renvoient à une mise en cause de l’individualisme qui prévalait jusqu’alors dans l’apprentissage et ses mécanismes » (p.9). « Lave et Wenger insistent sur cette rupture radicale avec le lien social prévalant habituellement dans les organisations productives, imitant en cela des formes de lien existants dans des structures sociales telles que la famille ou, par ses dimensions initiatiques, la tribu » (p.9)

L’ambition d’une totalité :

  • Derrière la « communauté », une ambition : « réaliser une unité, une totalité qui incarne l’idéal d’une cité complètement autosuffisante et capable de répondre aux besoins de ses citoyens » (p.10, d’après Aristote).
  •  Parvenir à « réunir ce qui était disjoint et brisé ou de réaliser une totalité inaccessible à l’entreprise « classique » » (p.10).
  • Finie la simple structure productive, la communauté deviendrait une institution qui aurait des fonctions éducatives, socialisatrices, etc… Elle se ferait institution « totale », en charge de toutes les fonctions nécessaires à l’homme et où les frontières classiques s’effaceraient (p.11).
  • La totalité recherchée, comme avec les CoP (plus modestement) : réunir apprentissage et travail alors que l’entreprise les disjoint de manière artificielle et formaliste (p.11).

Remarques de l’auteur, mises en garde :

  • Les discours communautaires de l’entreprise : le glissement inévitable de la totalité au totalitaire.
  • Les mouvements communautaires restent largement marginaux ou dominés dans le management et la gouvernance des entreprises.

Source

Guérin, F. s. d. « Panorama historique des approches communautaires de l’entreprise ». P. 2012 dans Pensées et pratiques du management en France?: Inventaires et perspectives 19e – 21e siècles. En ligne. Consulté mai 17, 2012 (http://mtpf.mlab-innovation.net/fr/).

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