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Une opportunité managériale mais une divergence de point de vue
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divergencepointdevueLe détournement des CoP par le management (d’informel à piloté) provoque certaines tensions dans la littérature managériale (Probst et Borzillo, 2008). En réponse à la « culture » des CoP proposée par certains, des auteurs envisagent de considérer les CoP comme une « fleur délicate » sur laquelle doit être posé un regard éthique (Contu et Willmott, 2000). Cette rupture est le fait de deux interprétations, ou perspectives, qui aujourd’hui s’opposent, d’un côté, la perspective analytique et originale sur les CoP issue des sciences sociales, de l’autre, une perspective prescriptive du côté des sciences de gestion, particulièrement dans le domaine de la gestion des connaissances (Murillo, 2011). Je reprends de l’auteur une analyse intéressante des différences de point de vue qui peuvent exister entre les deux parties opposantes et qui constituent selon moi les deux extrêmes d’un continuum.

Table 22 : contraste d’interprétation entre la perspective analytique et la perspective prescriptive (Murillio, 2011, p.8)

Perspective analytique Perspective prescriptive
Les CoP sont des groupes émergents, informels, auto-gérés qui fixent leur propre programme d’apprentissage et qui opèrent en dehors du contrôle managérial.

Les positions soutenues sont les suivantes :

Les CoP sont des ressources cachées qui devraient être identifiées et supportées par le management et chargées de poursuivre les initiatives de gestion de connaissance qui ont une valeur stratégique pour l’organisation.

Les positions soutenues sont les suivantes :

Les CoP sont des structures informelles et émergentes. Les CoP sont des atouts sur le plan organisationnel.
Parce que les CoP sont informelles, elles ne sont pas sous contrôle managérial. Parce que les CoP représentent un capital de connaissances, elles doivent être gérées.
Toutes les compétences de l’organisation résident dans les CoP. Les compétences fondamentales de l’organisation résident dans les CoP.
Les CoP émergent à partir des résolutions de problèmes routiniers. Les CoP devraient se concentrer sur les problèmes d’importance stratégique.
Le savoir de la communauté de pratique est situé et détenu collectivement, par conséquent il ne peut pas être extrait. Les dispositifs de gestion des connaissances devraient s’appuyer sur et exploiter les pratiques naturelles de partage des connaissances des CoP.
Les CoP émergent de leur propre gré. Les CoP peuvent être conçues ex nihilo et lancées.
Les CoP subvertissent l’autorité managériale. Les CoP sont les héros des organisations.
Les CoP ne sont qu’une unité d’analyse. Les CoP sont un nouveau groupe dans l’organisation, la clé pour gérer les connaissances et l’innovation.
Les CoP profitent essentiellement à leurs membres. Les organisations peuvent récolter les connaissances des CoP.

Cette analyse que propose Murillo (2011) pour comprendre cette rapide diffusion du concept de CoP et la prolifération des définitions qu’il appuie sur une importante revue de littérature, me parait tout à fait pertinente. Trois événements historiques peuvent expliquer pourquoi les CoP ont fourni un terreau pour le développement d’une mode managériale : d’une part, l’absence de définition claire dans les travaux d’origine et donc des possibilités d’interprétation, d’autre part, l’ambiguïté du concept a attiré et a permis à des universitaires et des praticiens d’interpréter et d’opérationnaliser les CoP de façons différentes, ce qui a amené à une confusion conceptuelle, notamment par rapport à d’autres structures sociales. Enfin, le concept a satisfait des besoins théoriques urgents en fournissant une justification des échecs d’une mode précédente : le knowledge management. Le concept est devenu une opportunité et il a rapidement intégré la trousse à outils du Knowledge Management.

Dans un contexte d’économie du savoir, les CoP sont devenues un nouveau moyen de gérer les connaissances de l’entreprise et une co-évolution des CoP et du Knowledge Management est observée dans les organisations (Ramchand et al., 2012). On passe d’un réductionnisme technologique qui inspirait la plupart des projets de gestion des connaissances à une pratique de gestion des connaissances qui implique les CoP dès lors que le management s’est réapproprié le concept (Grimand, 2006).

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